Découverte à double face dans un musée prestigieux de Cologne

Kirchner recto
Ernst Ludwig Kirchner, Nu féminin au chapeau, 1911 (recto)

Ernst Ludwig Kirchner, Nu féminin au chapeau, 1911 (recto)

Kirchner verso
Ernst Ludwig Kirchner, Fränzi au pré, 1910 (verso)

Ernst Ludwig Kirchner, Fränzi au pré, 1910 (verso)

Pechstein recto
Max Pechstein, Le canapé vert, 1910 (recto)

Max Pechstein, Le canapé vert, 1910 (recto)

Pechstein verso
Max Pechstein, Portrait de la femme de l'artiste, 1910 (verso)

Max Pechstein, Portrait de la femme de l

 

Tout le monde a déjà entendu parler de ces improbables trouvailles : un chef d’œuvre, déterré aux Puces du quartier, ou retiré, couvert de poussière et de toiles d’araignées, de la cave d’un vieux parent. Mais qu’on puisse faire une telle découverte (poussières et toiles d’araignées en moins) dans un musée, haut lieu du recensement artistique et de la conservation du savoir, cela étonne. C’est pourtant ce qui s’est produit au Musée Ludwig, institution des plus prestigieuses parmi les musées d’Art moderne d’Europe.

Au cœur de cette histoire un peu tordue se trouve la collection Haubrich, léguée, au lendemain de la guerre, par un riche collectionneur à la ville de Cologne, et qui réunit la fleur des artistes de la première moitié du XXe siècle, parmi lesquels des noms aussi célèbres que Marc Chagall, Jean Arp, Max Ernst, Ernst Ludwig Kirchner, Max Pechstein. Cette collection, entrée d’abord au musée Wallraf, a plus tard constitué un des noyaux du nouveau musée Ludwig, ouvert en 1986 et dédié à l’Art des XXe et XXIe siècles.

Il va de soi que des toiles d’artistes aussi célèbres tiennent le haut du pavé (ou plutôt de la cimaise) et attirent à elles seules des milliers de visiteurs. Seulement, l’arrangement des tableaux commençait à dater, et l’idée d’une nouvelle présentation (accessible à partir du 3 août 2012) s’imposait depuis un certain temps déjà. Pour préparer celle-ci, il fallait examiner quelques 250 toiles, et c’est pendant ces travaux-là qu’on s’est rendu compte qu’on avait à faire, dans trois cas, à de véritables tableaux « Janus », arborant des peintures à part entière sur leurs deux faces.

Le cas le plus particulier est sans aucun doute celui du « Canapé vert », de Pechstein, qui montre une jeune fille, aux jambes et aux bras dénudés, à la crinière aux reflets rougeâtres, négligemment couchée sur le canapé en question. Au « verso » de ce tableau se trouve donc un autre, le portrait de la femme de l’artiste, et c’est ce portrait-là que le collectionneur Haubrich a acheté, en 1953, et qui a ensuite été exposé jusqu’en 1965. Malheureusement, les quelques lignes rédigées par le service de presse du musée ne nous apprennent rien à propos du sort du tableau après cette date fatidique. Une certitude pourtant : En 1965, le tableau a encore fait partie du fonds du musée Wallraf avant d’être transféré, en 1986, au musée Ludwig. Est-ce qu’on l’avait relégué au dépôt ? Est-ce que, à l’époque, on avait déjà « découvert » qu’il y avait un deuxième tableau caché qu’il fallait montrer au public ? Toujours est-il  que l’existence du portrait a bel et bien été oublié pendant un demi siècle. Ce qui en dit assez long sur la qualité de la documentation des musées impliqués. Et ces hauts faits de la muséologie concernent, ne l’oublions pas, un des tableaux vedette de la collection permanente.

Ernst Ludwig Kirchner, Portrait de Fränzi Fehrmann (1910), Crédit Photographique : Wikimedia

Ernst Ludwig Kirchner, Portrait de Fränzi Fehrmann (1910), Crédit Photographique : Wikimedia

On dispose de moins de détails encore pour les deux autres tableaux, de Kirchner et de Jawlensky. Une particularité pourtant mérite d’être relevée : La fille si négligemment drapée par Pechstein sur le canapé vert est le célèbre modèle des artistes de la « Brücke », Lina Franziska (« Fränzi ») Fehrmann. Qu’on retrouve sur le tableau de Kirchner, « Fränzi dans les prés », caché depuis toujours (?) derrière le « Nu féminin au chapeau ».

Il faut retenir de cette « affaire » qu’à la base de tout savoir il doit y avoir une bonne documentation. Celle-ci n’est apparemment pas complète au musée Ludwig, institution à renommée européenne pourtant si ce n’est mondiale. Il faut espérer que les tableaux concernés, pour remédier un tant soit peu à ce péché pas si mignon, seront désormais exposés dans une vitrine qui permettra aux visiteurs de contempler les deux côtés de ces tableaux à double face. Et qu’un bon documentaliste sera embauché pour combler les lacunes des archives. Nonobstant ces critiques, réjouissons-nous de ces découvertes qui enrichissent le fonds du musée sans qu’un seul sou doive être dépensé.

Crédits photographiques pour tous les clichés reproduits dans l’animation : Musée Ludwig, Cologne

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« Femmes secrètes » ou l’empire souterrain au féminin

Qui si convien lasciare ogne sospetto;
ogne viltà convien che qui sia morta.
Divina Commedia, Canto III

« Souterrain », c’est bien le cas de le dire quand on veut parler de « Femmes secrètes », roman d’Ania Oz récemment paru aux Éditions Blanche. On accède à cet empire-là en pénétrant d’abord au fond d’une boutique de lingerie (qui donne son nom au roman), et en s’engageant ensuite dans un escalier en colimaçon qui, en descendant plusieurs étages, amène le voyageur imprudent au seuil d’un espace consacré tout entier à – la féminité. En passant par ces étapes, on renonce, de force ou de gré, à toute individualité, dont les vestiges sont supprimés au fur et à mesure du séjour avec les vêtements qu’on enlève et les poils qu’on rase, et on se retrouve, nu et glabre, dans une cage en verre qui, avec ses allures d’aquarium, ne rappelle rien autant qu’une couveuse. Il est intéressant d’ailleurs de constater que les femmes n’échappent pas non plus à cette anonymisation : elles portent toutes un masque qui, s’il souligne encore les attributs des corps, laisse planer le doute quant à l’identité de la personne qui s’y abrite, voire la lui enlève pour qu’elle puisse rejoindre l’essaim qui évolue dans cette ruche démesurée.

Dionée

Crédit photographique : Noah Elhardt

Le protagoniste masculin, écrivain en train de composer un dictionnaire du sexe, fraichement installé à Nancy, est fasciné par la boutique « de charme » qui se trouve juste en face de son bureau. Peu à peu, il se découvre des qualités insoupçonnées de voyeur, penchant d’autant plus facile à assumer que sa femme, Cyprie, passe la semaine à Paris où elle travaille dans un laboratoire à composer des parfums. Un bon jour, il devient le témoin d’une disparition : Une cliente entre dans la boutique, mais n’en sort plus. Intrigué, il commence des recherches qui finiront par lui ouvrir la voie du gynécée souterrain dont la boutique n’est que la façade alléchante, sorte de dionée destinée à attirer et enchaîner la proie.

Une fois pris au piège, les hommes sont soumis à un procédé qui non seulement les rend plus ou moins identiques, mais qui encore les fait régresser à l’état pré-pubère : une nouvelle naissance se prépare. Tels des bébés nés prématurément ils entrent dans leurs cages d’où ils sortent pour être soumis à toutes sortes d’épreuves initiatiques. Notre écrivain aussi passe par ce stade-là pour découvrir ensuite les affres de celui qui est livré tout entier, tel un sex-toy, aux désirs d’un(e) autre, sans moyen (et bientôt sans la volonté) de s’y soustraire. Mais comme personne ne traverse seul l’Inferno, lui aussi peut compter sur le secours de forces bienveillantes, et ce sont la beauté (Cyprie, dont l’étymologie méditerranéenne rappelle l’île où est née la déesse de l’amour) et la sagesse (Sophie) qui non seulement s’occupent de lui mais qui, comme il ne tardera pas de l’apprendre, sont à l’origine de cette descente très particulière aux enfers. À l’instar de son illustre prédécesseur, notre écrivain anonyme finira lui-aussi par sortir de l’enfer pour accéder au paradis d’une sexualité pleinement épanouie.

Je passe sur les détails du parcours dont je laisse le plaisir de la découverte aux nombreux lecteurs et lectrices que ce livre mérite. Ce qu’il importe par contre de relever, c’est la finesse dont dispose Ania Oz pour recréer l’état d’esprit de quelqu’un qui se voit réduit à l’état d’objet et dont les fantasmes les plus troubles viennent de se réaliser. Ce livre pourrait lui-aussi porter fièrement le titre qu’a choisi Laura Caldwell pour le sien : « Méfiez-vous de vos vœux, ils pourraient se réaliser ». Je ne sais de quelle façon une femme peut réagir à ce récit, et surtout aux premiers chapitres qui soumettent le protagoniste aux raffinements d’une machinerie à briser les volontés. Un lecteur masculin toutefois, et je peux vous l’affirmer avec certitude, risque de succomber au désarroi de celui qui perd ses amarres. « Femmes Secrètes » l’embarque, à la suite de l’écrivain anonyme de la rue Girardet, dans un voyage vers les sphères troubles de la condition humaine, illuminées par une imagination très fertile et capable de mettre en scène les formes que peut prendre une sexualité très peu banale. Un livre à recommander donc, même si les personnages disparaissent derrière les rôles qu’ils doivent assumer dans une allégorie où ils ne sont que des incarnations. Mais comme on est dans un monde trempé d’érotisme, on ne va pas trop se plaindre d’y voir même les idées revêtir une chair dont elles font ensuite un si savant usage.

Femmes Secrètes, couverture

 

Ania Oz
Femmes Secrètes
ISBN : 978-2846283038
Éditions Blanche

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Questions à Paul Leroy-Beaulieu, éditeur numérique

Paul Leroy-Beaulieu

Paul Leroy-Beaulieu, co-fondateur d'Edicool, l'invité de la Bauge

Le monde de l’édition est en ébullition. Depuis l’arrivée en masse des liseuses de tout gabarit (Kindle, Nook, Kobo, Ipad & Cie), on annonce la fin du livre en papier, si ce n’est le crépuscule de la civilisation en général et de l’édition en particulier. Il est vrai que j’aime beaucoup les scénarios un peu extrêmes et la fin d’un monde en fait très certainement partie. Mais qu’en est-il réellement de l’édition numérique, de son potentiel et des défis qu’elle relève (ou pose) ?

Et si, pour éclairer nos lanternes, on donnait la parole à un de ces ogres que certains s’efforcent de peindre dans les couleurs les plus noires possibles tandis que d’autres le présentent comme une sorte de messie capable de libérer la culture des griffes des profiteurs en tous genres ? C’est ce que j’ai choisi de faire, et j’ai le plaisir de vous présenter une interview avec Paul Leroy-Beaulieu, co-fondateur des Éditions Edicool, éditeur « 100% numérique ».

La Bauge : Bonjour Paul, et merci d’avoir pris la peine de pénétrer au fond de ma bauge. Avant d’aborder Edicool, est-ce que tu peux te présenter à nos lecteurs?

Paul Leroy-Beaulieu : Bonjour Thomas. D’abord merci à toi de me recevoir sur ton blog. Je suis Paul Leroy-Beaulieu, j’ai une trentaine d’années et suis ce qu’on appelle un « entrepreneur ». J’ai fondé Edicool en 2009 avec un associé, Alexandre Richard.

J’ai décidé de fonder Edicool car je suis d’un coté un grand lecteur et de l’autre un féru d’internet et un passionné de nouvelles technologies. Au sein de cette jeune maison d’édition, je m’occupe un peu de la paperasse, de la communication, des liens avec nos auteurs, de la veille… mais tu sais être à la barre de sa propre embarcation, c’est aussi toucher à tout. Je fais aussi le ménage dans le bureau, le café et les photocopies :)

Dis donc, Paul, on dirait qu’il y a un petit côté « Geek » dans le métier d’éditeur numérique:-) Edicool, c’est donc un projet qui ne date pas d’hier. Est-ce que tu peux dresser un petit historique à l’intention de mes lectrices / lecteurs ?

Bien volontiers ! Edicool est donc né en 2009 de l’idée un peu folle de rassembler auteurs et lecteurs au sein d’une même plate-forme. Le développement a pris pas mal de temps et c’est, finalement, à l’été 2010 que nous avons pu sortir une première version. Malgré beaucoup de travail de notre part, quelques rencontres intéressantes et qui auront une certaine importance dans l’avenir d’Edicool, la mayonnaise n’a pas vraiment pris.

Aussi, après une année de bons et loyaux services, l’aspect communautaire du site a été rangé dans un tiroir. Dont il ressortira peut être un jour, qui sait ?

A l’automne 2011, Edicool a donc « muté » en un éditeur classique certes, mais uniquement numérique. Nous sélectionnons donc les manuscrits que nous recevons, nous décidons d’une ligne éditoriale, nous travaillons sur les textes, les visuels, nous en assurons la promotion, etc, etc… Bref tout ce que pourrait faire un éditeur classique (papier, j’entends), nous le faisons. Mais dans un écosystème bien différent, le numérique.

Plate-forme communautaire au départ… On dirait qu’une idée pareille a de quoi séduire les adeptes des nouvelles technologies. Tu as sans doute analysé les raisons de cet échec, est-ce que tu pourrais nous expliquer pourquoi « la mayonnaise n’a pas pris » ? Trop de concurrence? Pas assez de participants?

Les deux mon Général ! En fait, sans doute même un peu plus. Ce n’est jamais simple quand tu entreprends de revenir sur ce qui n’a pas fonctionné. Mais c’est plus que nécessaire quand on sait qu’on apprend bien plus de ses échecs que de ses réussites.

Trop de concurrence? Oui, sûrement. Mais de la concurrence indirecte. En fait nos concurrents étaient ceux qui mettent gratuitement à disposition du lecteur des contenus. Ainsi tous les blogs d’auteurs par exemple, le tien en fait partie :) Les autres éditeurs numériques, je les considère plus comme des partenaires avec qui on essaye de faire avancer la machine, que comme des concurrents.

Pas assez de participants ? Évidemment ! Ça sonnait un peu creux. Vincent [Bernard, ndlr], que tu connais bien, m’a dit un jour qu’il y avait une différence importante entre le fait de publier, avec plus ou moins de régularité, sur un blog personnel et la volonté de s’inscrire dans une véritable démarche d’édition.

Et notre vision d’Edicool était aussi sans doute à coté des attentes des participants. Nous avons voulu fournir un certain nombre de fonctionnalités, résultat on a sorti une usine à gaz…! Raté!

J’ajouterai à cela qu’en réalité l’écriture « 2.0 » au fil des critiques positives et négatives apportées par des lecteurs-contributeurs est un exercice bien compliqué. L’auteur a son propre univers, qu’il n’a pas forcément envie de faire partager alors qu’il est dans un processus de création.

Retour donc à la case édition numérique « classique ». Tu as écrit dans ton blog « n’en déplaise à Beigbeder, le numérique est l’avenir de l’édition ». L’édition numérique a pourtant un grand nombre de détracteurs, comme justement pour rester en France, Beigbeder ou encore Moix. Quels sont donc, d’après toi, les atouts majeurs du numérique?

Tout d’abord pour en revenir à ce que j’ai écrit, oui et je te le réaffirme aujourd’hui. De même il y a quelques siècles je t’aurais dit que l’avenir était au livre imprimé. On passe d’un support à l’autre, point.

Maintenant quand on me parle de « livre objet », de « sensualité », de « toucher » et d’« odeurs », je suis parfaitement d’accord. Disons que l’un et l’autre peuvent très bien cohabiter dans un premier temps, mais que le livre « papier » va avoir tendance, dans un futur plus ou moins proche, à s’effacer au profit des tablettes et autres liseuses.

En ce qui concerne les atouts du numérique, ils sont nombreux. Mais à mon avis ce n’est pas aux technophiles de s’approprier le livre numérique, c’est plutôt à ceux qui créent, aux auteurs.

L’édition appartient aujourd’hui à de grands groupes qui sont dans une logique de croissance et de rentabilité. Ils ne peuvent pas se permettre de prendre trop de risques. Nous, on a rien à perdre. Si un texte nous plaît, on l’édite. Plusieurs heures de travail, la fabrication du fichier et on lance dans les tuyaux. On a pas à imprimer, distribuer et pilonner les invendus. Nous sommes libres, avec peu de contraintes. On travaille comme de véritables passionnés, sans se préoccuper des ventes et des chiffres. Juste avec la satisfaction de faire vivre et exister des textes. Bref, on défend une certaine idée de la littérature numérique.

Les éditeurs numériques seraient donc plus libres. Justement, quand on regarde le monde de l’édition traditionnelle, on peut avoir l’impression que celui-ci est très fermé voire hermétique, et quand on fréquente de jeunes auteurs, c’est là une de leurs doléances majeures. Est-ce que le numérique peut offrir, à côté de l’auto-édition, un terrain plus facilement accessible aux auteurs débutants, ou est-ce que les mêmes règles s’appliquent ici et là ?

Merci de préciser « à coté de l’auto-édition » car pas mal de personnes font encore l’amalgame entre édition numérique et auto-édition.

On peut dire que les mêmes règles s’appliquent en ce qui concerne le sérieux du travail et les critères de sélection. Ensuite, comme je te le disais, nous sommes plus libres. On peut oser, miser sur un auteur inconnu. En règle générale, les éditeurs numériques ne craignent pas d’éditer de jeunes auteurs.

Je crois aussi que nous sommes plus accessibles. Nous dialoguons par mails, par tweets. Si tu veux trouver mes coordonnées, ce n’est pas bien compliqué. Donc oui, c’est moins fermé que l’édition traditionnelle mais ce n’est pas une raison pour sacrifier la qualité.

Logo Edicool

Edicool - Éditeur sans DRM

La facilité… S’il est plus facile de se faire éditer, en tant qu’auteur débutant, par un éditeur numérique, il est plus facile aussi de copier et de distribuer les livres – même sans passer par la caisse. On sait que l’ère numérique pose déjà de gros problèmes aux cinéastes et aux musiciens. Edicool a quand-même opté pour la distribution de ses livres sans DRM (Digital Rights Management). Pourquoi ?

Le sujet est délicat, mais notre avis, chez Edicool, est très tranché : il est absolument hors de question de barder nos livres de DRM.

Peut-être faut-il commencer par dire à tes lecteurs en quoi consistent les DRM dans un livre numérique ? Pour simplifier, on peut dire que les DRM restreignent les conditions de lecture du livre. Ainsi le livre numérique téléchargé ne pourra être lu que sur tel ou tel support, dans telle ou telle zone géographique, etc…

Alors que le livre numérique a du mal à décoller en France, je ne vois absolument pas l’intérêt d’aller « emmerder » le lecteur.

Ensuite il faut savoir une chose : casser les DRM est un jeu d’enfant. Il ne te faudra que quelques rapides manipulations pour libérer ton livre. Après libre à toi de le mettre à disposition des autres, ou pas. C’est le jeu du chat et de la souris. Dès que tu crées de nouveaux DRM, des petits malins les font sauter, puis ça recommence, indéfiniment…

Donc, un éditeur qui s’interdit les DRM prend des risques en ce qui concerne le piratage et la violation du droit d’auteur. Oui, c’est vrai. Mais voilà la réalité des nouvelles technologies et d’internet. Mettre un flic derrière chaque internaute… Ben voyons!

À contrario celui qui met des DRM dans ses livres passe, tu me pardonneras l’expression, pour un gros con. D’abord, sa protection ne sert à rien, ensuite il va se retrouver à la disposition de tous sur internet car un petit malin ayant libéré le fichier et pour sanctionner les pratiques de l’éditeur, se vengera, en quelque sorte.

Je constate qu’il ne faut pas avoir peur de prendre des risques dans ce beau monde qu’est le numérique. Qui, d’ailleurs, est en train d’évoluer : au départ, il y avait quelques textes et des images numérisés, ensuite on a rendu disponibles des bibliothèques entières, à travers Gutenberg, Gallica ou, plus récemment, Google Books. Le numérique s’est en quelque sorte approprié ses prédécesseurs. Maintenant, on assiste à l’émergence de quelque chose de nouveau, et il y a des e-books « enrichis ». Edicool en a sorti un premier exemplaire en février, Aimer, c’est résister. Quels ont été les défis pour les auteurs et l’éditeur ?

Alors, premier défi, et défi de taille : canaliser Franck [Laferrère, ndlr] :) Bien évidemment je plaisante. On va dire que les défis pour ce genre de livre sont de deux registres : l’administratif et la technique.

Pour ce qui est de l’administratif, je te laisse imaginer la gestion de 14 auteur(e)s/compositrice/illustrateurs. En plus nous n’avions qu’un peu plus d’un mois pour tout faire. Ça aura été une sacrée course. Mais on l’a fait.

En ce qui concerne la technique, je m’en occupe moins. Mais il nous a fallu quelques ressources pour arriver à tout accorder. Trouver des solutions aussi pour que le texte de Laurent, dont la mise en page est très particulière, s’affiche correctement. Trouver une solution, aussi, pour que la bande son ne nous lâche pas en plein milieu de la lecture.

Bref, tout ça devait être prêt pour le 14 février, Galerie de Nesle à Paris et, évidemment… ça n’a pas été le cas. Heureusement, grâce au talent de Dominique Frot, qui a lu les textes, c’est passé inaperçu!

Nous avons, par la suite, fait les modifications nécessaires et le livre était disponible au téléchargement quelques jours après.

Un e-book enrichi, c’est alors, comme tu le dis, le fruit d’une collaboration. Il ne suffit plus d’avoir des auteurs et, à la limite, des illustrateurs. Il faut y rajouter des compositeurs et des réalisateurs (pour les clips) et peut-être même des scénaristes. Est-ce que cela change la conception de ce qu’est un livre ?

Je réponds à ta question par une autre. Qu’entends-tu par « livre »?

Hum… OK, tu as raison de rappeler qu’il y a beaucoup de réflexions derrière les mots. Précisons alors : Je fais abstraction de l’objet concret, et j’entends par « livre » le texte même, dans sa forme virtuelle, qui a besoin d’un support pour se « matérialiser », pour que le lecteur puisse en profiter.

Alors nous sommes plutôt d’accord sur la définition : le fond et la forme, le contenu et le contenant.

Évidemment, un livre enrichi qu’on lit sur une tablette accompagné d’illustrations et d’une bande-son n’a, apparemment, plus rien à voir avec un livre papier. Cependant, qui ne s’est jamais retrouvé à prendre plaisir en lisant un livre, dans son salon, avec un peu de musique qui l’accompagne. Avec un e-book enrichi tu as cette expérience en un seul et même objet.

Du livre, on ne conserve plus que le texte et on le met en valeur. La musique est au service du texte, mais on peut aussi concevoir l’inverse. Disons que l’ensemble se doit d’être cohérent pour arriver à une expérience de lecture intéressante. Avec « Aimer, c’est résister », et grâce au talent des auteurs et artistes qui y ont participé, je pense que nous avons réussi.

Si le texte, alors que nous parlons de livre et d’e-book, est absolument essentiel, on peut aussi convenir que de nouveaux chemins restent à découvrir. C’est une opportunité pour le numérique. Opportunité que nous nous devons de saisir.

Tous ces artistes doivent être payés. En même temps, les e-books se vendent meilleur marché que les livres traditionnels. Est-ce qu’un tel hybride peut rapporter assez d’argent pour rémunérer les collaborateurs ?

Tu mets le doigt sur un sujet difficile. Avec des auteurs qui connaissent mal l’écosystème numérique, c’est souvent la fin de l’histoire d’amour.

J’ai heureusement le sentiment que beaucoup agissent par passion, par l’envie d’être lus et découverts, plutôt que par soif d’argent et de reconnaissance. C’est plus facile pour la relation qui existe alors entre l’auteur et son éditeur.

Moi même j’ai écrit un livre sur l’auto-édition. Si je suis bien évidemment déçu par le nombre de ventes, je ne remets pas en question le travail de l’éditeur qui l’a publié. On a beau, parfois, faire de son mieux et tout mettre en œuvre, les résultats peuvent être décevants.

10 ... Petites suites 2806

Le premier volume des Dix : 10 ... Petites suites 2806

Alors, pour en revenir à ta question et à ces livres collectifs, tu imagines la complexité de la tâche quand tu as dix auteurs (Les 10 petites suites) ou 15 artistes (Aimer, c’est résister). Non, ce n’est pas rentable, ni pour l’éditeur, ni pour les auteurs. Mais, crois-moi, c’est une sacrée expérience des passionnés. C’est un peu fou, très intéressant, très enrichissant et, rien que pour ça, nous continuerons. Depuis la première sortie des « 10 » j’ai, à titre personnel, rencontré des personnes qui m’ont beaucoup apporté. Avec des regards différents du mien, des échanges. Ça stimule, on apprend et on avance.

Et les réactions des lecteurs ? Est-ce qu’ils apprécient le format enrichi ?

Il faudrait leur demander :) Il y a deux types de lecteurs numériques : ceux qui ne s’attachent qu’au texte et ceux qui veulent vivre une autre expérience de lecture. Pour l’intérêt du livre numérique, il faut que les deux cohabitent. Donc que les éditeurs respectent ces différentes visions. Elles sont toutes les deux respectables et le format enrichi ne fait pas « crever » le texte.

Cependant, j’essaye aussi de mener Edicool comme je le souhaite donc aussi avec mes convictions et mes envies. Si je veux lire Maupassant, Éluard, je pose mon Kindle et file dans la bibliothèque. C’est comme ça. En revanche j’apprécie énormément me promener sur l’iBookstore ou le KindleStore pour découvrir des nouveautés 100% numériques. Je dirai que je ne lis presque plus que ça. Pour moi, c’est de la littérature qui n’existerait pas sans le numérique. C’est en cela que c’est intéressant.

Parmi les retours que nous avons eus de la part de lecteurs, je n’ai pas eu (trop) de plaintes. L’accueil a été plutôt positif. Et puis tu sais, je crois que ceux qui sont branchés numérique sont plutôt avides de nouveautés. Pour eux, il s’agit d’une expérience. Après, elle est appréciée ou non, mais la tentative est toujours saluée. Et ça c’est agréable, car en n’essayant rien, tu ne risques pas de te tromper!

Restons encore un peu dans ce domaine très intéressant du livre enrichi et de ses lecteurs. Une question d’ordre technique qui peut portant avoir des répercussions sur le nombre de lecteurs : Pour l’instant, le format enrichi est réservé à ceux qui ont accès à iBook, l’application d’Apple. Que faire des exclus ?

J’en suis désolé. Edicool ne peut malheureusement rien faire pour les exclus. Apple a son format, Amazon a son format. Ils ont décidé d’enfermer leurs livres dans des formats propriétaires. Ainsi pour chaque livre, nous devons fabriquer plusieurs fichiers, selon un certain nombre de règles.

Maintenant iOS (le système d’exploitation d’Apple pour ses iPod, iPad et iPhone) offre plus de possibilités. C’est donc un parti pris de notre part. On ne peut tenter un « Aimer, c’est résister » que sur cet OS. On a voulu essayer quelque chose, on s’est donc tourné vers Apple. La question était « Est-il possible de faire ça ?», j’ai répondu à Franck-Olivier et Vincent « Oui, mais seulement là ». Puis on a commencé le travail.

Maintenant, on ne peut que regretter l’attitude des fabricants et espérer que cela change à l’avenir. Mais au regard des mannes financières qui sont en jeu, il n’y a pas de quoi être optimiste.

Espérons donc que la communauté des logiciels « Open Source » se mette en branle pour combler cette lacune. Le livre en question, « Aimer, c’est résister », fait partie de la collection des « Dix », lancée en novembre 2011. Quelle est l’idée derrière cette collection ?

L’idée de la collection est de porter un certain regard sur des faits d’actualité, sur l’ambiance de la société… Pour le moment nous avons deux titres, mais je crois que tu sais qu’un nouveau recueil va sortir dans quelques semaines.

Une autre originalité des #10 est que celui (ou celle) qui dirige l’ouvrage n’est jamais le même. Vincent a dirigé le premier, Franck pour le second et toi pour le dernier à paraître. Pour le futur, qui sait ? Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues.

À regarder le programme d’Edicool, il n’y a qu’une poignée de publications. Est-ce que tu peux nous dévoiler ce qui est prévu pour l’année en cours ?

Pas mal de choses. D’abord nous allons continuer sur cette série des #10 avec une troisième publication avant l’été. Nous venons aussi de terminer un concours avec le site WeLoveWords et le recueil, qui paraîtra en septembre, entrera lui aussi dans la collection.

Ensuite, Franck-Olivier a terminé un livre hommage à Lawrence d’Arabie. Celui-ci est prévu pour dans quelques jours, le 19 mai.

Comme tu le sais, Franck-Olivier s’occupe aussi d’un collectif artistique, CidErrant Prod. Nous avons envie de travailler ensemble, nous cherchons encore les modalités pour un accord et pour sortir une collection qui porterait le label « CidErrant Prod ». Cette collection devrait avoir une réelle identité propre.

Et puis être éditeur, c’est aussi recevoir des textes et des surprises. Donc beaucoup de portes sont ouvertes ! Au hasard des mails, des tweets mais aussi des rencontres.

Pour terminer, est-ce que tu peux nous dire pourquoi un auteur devrait choisir Edicool plutôt qu’un autre éditeur numérique ?

Pourquoi on travaille ensemble, Thomas ? :)

Moi, je le sais, évidemment :-) Mais pourquoi pas l’expliquer aux internautes qui passeraient par ici et qui ont peut-être quelque petite surprise dans les tiroirs virtuels de leurs ordinateurs ?

On est d’abord là pour prendre du plaisir et s’amuser. On a une équipe sympa, non? On ne se prend pas la tête, mais on fait du travail sérieux. Nous sommes disponibles pour nos auteurs. On a de l’humour. Puis la machine à tweets que Vincent charge régulièrement est à la fois drôle, efficace et pertinente.

Je crois aussi que nous avons un profond respect pour le travail de l’auteur. Ensuite on aime ou on n’aime pas le texte. On prend ou on ne prend pas. Mais JAMAIS nous ne demandons à l’auteur de modifier la psychologie d’un personnage, de changer le fil de l’histoire, de mettre un peu plus de sexe, de ceci de cela. Nous prenons le texte tel qu’il est et son auteur aussi, avec une vraie forme de respect, de simplicité et d’authenticité. C’est tout. Chez Edicool, on ne triche pas !

Merci, Paul, d’avoir consacré un peu (voire beaucoup) de temps à ces quelques questions et d’avoir servi de guide à nos lecteurs dans l’univers fascinant d’un éditeur « 100% numérique ». Je te souhaite plein de nouvelles constellations pour l’illuminer et encore davantage de lectrices / lecteurs pour le peupler.

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Jean-Paul Brighelli, La société pornographique

Que dire d’un livre qui, dès la deuxième page, fait l’éloge de la censure ? Est-ce qu’il faut s’étonner de tels propos venant de la part d’un personnage au parcours et aux amitiés aussi illustres que contradictoires ? D’un polémiste qui doit avoir l’habitude de la contestation ainsi que de l’art de la provocation ? Mais allons-y doucement.

Gustave Courbet, Les Demoiselles des bords de la Seine

Gustave Courbet, pornographe ? Le sujet des "Demoiselles des bords de la Seine", longtemps considérées, par certains, comme des prostituées, le ferait entrer dans cette catégorie.

Avant d’entamer la critique du livre en question, il convient sans doute d’éclaircir quelque peu les lanternes de mes lecteurs par une excursion dans les champs étymologiques. D’où vient donc le terme « pornographie » ? En Grec, « πόρνη » (pornè) signifie « prostituée ». Un pornographe est donc un auteur qui écrit des histoires de prostituées, et la pornographie désigne le genre rassemblant de tels écrits. Il va de soi que cette définition ne fait pas le poids du phénomène à travers les millénaires, mais on peut quand-même en retenir un élément pertinent : La pornographie a des rapports (sic) avec l’argent, elle exprime une relation mercantile dans le sens le plus large du terme, relation par contre absente de ce que l’on désigne par le terme « érotisme ». On verra l’importance de la vénalité dans la réflexion de M. Brighelli.

Un article du blog de l’intéressé (Bonnet d’âne), daté du 27 juin 2011, nous apprend comment un ami de chez François Bourin lui a fait la proposition d’écrire un pamphlet, et comment il a opté pour la pornographie. Cet article comprend déjà, en condensé, l’essentiel de la future « introduction » du livre, et nous y reviendrons. Mais pourquoi donc, après l’école, la pornographie ? On comprend que l’auteur, après une série entière consacrée à l’éducation en général et à l’école en particulier, ait ressenti l’envie de se consacrer à autre chose. Et comme la controverse lui sied à merveille, il y a du logique dans le choix d’un sujet épicé. Et puis, il ne faut jamais oublier que le vieil adage des pros de la pub vaut toujours : « Sex sells ! ». Et où est l’auteur qui se plaindrait de ses bonnes chiffres de ventes ? Où encore l’éditeur qui cracherait sur la belle marge que lui assure la renommée plus que faite d’un étalon aussi présentable entré dans son écurie.

Pour placer le propos de l’auteur dans le bon contexte, il faut rappeler le titre du pamphlet : La société pornographique. Il s’agit donc d’un phénomène sociologique, et ce petit rappel nous aide à comprendre que Brighelli ne s’indigne pas principalement contre la représentation de l’acte sexuel en soi, mais plutôt contre les mécanismes qui se cachent derrière la pornographie et dont elle est l’outil et l’illustration en même temps, à savoir la mercantilisation de tous les rapports humains, jusqu’à ceux engendrés par la libido :

« La vraie mutation, c’est la pornographie, c’est-à-dire la récupération affichée [...], par des intérêts économiques, de la libido elle-même. » (p. 13)

D’après M. Brighelli la pornographie est, dans une perspective historique,  l’outil parfait pour anéantir le travail séculaire de la raison au service des individus, et par cela même l’expression la plus extrême de l’ultra-libéralisme qui réduit de la sorte l’individu à l’état d’une sorte de bouillie qui clapote, mue par des désirs éternellement chauffés à blanc et jamais assouvis, entre les rivages opposés de la licence la plus totale et de la pudeur outrée, le tout au sein d’une société régie par la seule religion du profit.

Ces thèses sont illustrées, dans les deux parties qui suivent l’introduction, par un nombre impressionnant d’échantillons de ce que peut être un porno (rien qu’à imaginer les heures de copulations que l’auteur a dû ingurgiter, collé à l’écran de son ordinateur et occupé à défendre son individualité contre les forces des marchés) et à quoi ressemble la vulgarité toujours croissante d’une société abrutie par la répétition outrancière de films où « la femme et l’homme ne sont rien [ ...]– de pures fonctions corporelles ». À ces aperçus sont mêlés quelques scènes où figure un auteur, « quinquagénaire robuste » en train de travailler sur la pornographie, personnage qui se retrouve dans un dialogue avec A., couple auquel s’ajoute, dans la deuxième partie, « une jeune femme [...] qui travaille dans l’édition », auteure elle-même de textes érotiques et désignée désormais par C. Dans une sorte de triolisme verbal, les trois personnages ressassent une bonne partie des arguments déjà échangés, n’y rajoutant pas grand chose, si ce n’est des idées toutes faites à propos des us et coutumes des peuples du vieux continent qui serait divisé entre « une Europe de la bière et de la pornographie, et une Europe du vin et de l’érotisme » (p. 93). Cette partie dialoguée illustre quelque peu la nostalgie du XVIIIe siècle que nourrit l’auteur et dont il fait résonner les grands noms dans la bouche de ses interlocuteurs. Le tout se termine sur un dialogue chuchoté, une scène de séduction raffinée entre B. (l’alter ego de l’auteur) et C. qui fait suite à l’annonce de l’instauration d’une civilisation nouvelle (rien moins que ça)

qui prendra le temps de faire l’amour en se regardant, en se buvant, aux bords des lèvres, l’âme, comme dit le poète, au lieu de contempler des trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous… (p. 128)

Que penser de tout ça ? Dans un premier temps, j’ai été assez réservé vis à vis de la condamnation sans appel de la pornographie, terme qui, pour moi, désigne surtout, dans l’acception traditionnelle du mot, la représentation du coït et d’autres actes sexuels. Mais comme il s’agit ici d’une question de définition et de vocabulaire, il n’est pas très difficile de se mettre dans la peau de l’auteur avec lequel on peut constater que les phénomènes décrits ont de quoi s’inquiéter. Est-il nécessaire, dans ces temps de crise et de la réduction à leur seule valeur marchande de sociétés entières par des agences de notation, de rappeler les problèmes liés à cette perspective purement économique qui s’installe un peu partout et qui s’empare même des acteurs du domaine culturel dont certains ne jurent plus que par ce que « rapportent » leurs institutions ?

Et pourtant, malgré des observations et des conclusions pertinentes, il reste un malaise. Celui-ci s’explique par une approche parfois très sommaire des phénomènes décrits, signe de ce que M. Brighelli pousse trop dans le sens d’une généralisation outrancière, procédé qui peut avoir ses mérites quand il s’agit de montrer l’essentiel, de capter un phénomène, mais dont abuse l’auteur au point de faire oublier jusqu’à l’existence même des nuances qui, finalement, font une société. Écoutez-le quand il caractérise « les jeunes » :

Regardez ces petits adultes, comme ils sont laids, boursouflés et veules, entre hamburgers et binge drinking… [...] Mais quelle image d’eux-mêmes peuvent bien avoir tous ces adolescents échoués comme des méduses sur les marches des collèges et des lycées ! (p. 118)

Et que penser d’un passéisme qui invoque les temps jadis où même le pire avait encore la capacité d’aboutir au meilleur et de faire éclore les fleurs de la « Recherche », tandis qu’aujourd’hui, ah aujourd’hui !  les jeunes mal nourris sont bons tout au plus à devenir des acteurs porno :

La pornographie n’a plus rien à voir, malgré son étymologie, avec ces visites que les adolescents des siècles précédents faisaient aux bordels où des dames compatissantes s’occupaient de leur cas et de leur catzo, et les autorisaient à faire sur elles les brouillons des baisers qu’ils adresseraient, plus tard, à de vraies jeunes filles en fleur. (p. 121)

Ensuite, et même après avoir accepté la définition de ce que sont respectivement la pornographie et l’érotisme, je me demande pourquoi on devrait croire, avec Brighelli, « que l’érotisme est toujours vêtu » (p. 19) et pourquoi il fallait renoncer à la contemplation de ces petits trous que l’auteur, dans sa diction charmante, a le culot de traiter d’ « un vide avec des poils autour » (p. 104). Il me semble que cette vision de ce dont la littérature a le droit de se servir est bien réductrice. Trop réductrice même, comme l’est aussi sa vision de ce qu’est « la » jeunesse, comme l’est son refus de la littérature numérique (cf. mon article à ce sujet) et comme l’est encore son idée du passé. Mais n’oublions pas qu’on a affaire à un polémiste, et que ce n’est pas de son domaine de dresser un portrait d’après nature de ce que peut bien être l’état d’une société. Il est dans sa nature d’agacer, et par là, d’inciter à la réflexion, et voici un pari dont on peut dire que Brighelli l’a tenu.

Brighelli, La société pornographiqueJean-Paul Brighelli
La société pornographique
ISBN : 978-2849413128
François Bourin Éditeur 2012

 

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Petite galerie linéaire

Je reviens à l’article que j’ai consacré, il y a quelques jours, à l’exposition « Hendrick Goltzius et les artistes de la ligne ». J’ai profité d’une deuxième visite pour prendre quelques clichés que je me permets de vous présenter.

Hendrick Goltzius, La Visitation (détail)

Hendrick Goltzius, La Visitation (détail)

À force de regarder les gravures des Goltzius, Saenredam, Muller, Matham et autres, je n’ai pu m’empêcher d’être frappé par leur façon bien particulière de traiter le corps féminin et par l’amour du détail qui guide le burin quand ils labourent le cuivre. Des femmes, certaines sveltes aux membres élancés, d’autres robustes et musclées, y arborent leurs seins ronds et fermes aux tétons pointus et leurs ventres bombés, rendus douillets par une couche de graisse bien placée, telles des étendards de la fertilité. Les regards des spectateurs, dociles à travers les siècles, répondent présents à l’appel de telles maîtresses, et parcourent en frissonnant la chair ingénument étalée. Femme divine ou simple idée faite image, ces êtres immatériels prennent forme, se revêtent de l’éclat de leurs robes charnelles et partagent avec les curieux la condition humaine où la beauté est encore augmentée par sa remise en question sous le regard de l’artiste.

Avant de vous laisser vous perdre dans la minuscule galerie que j’ai dressée à l’intention des amoureux du burin, un petit rappel : Il convient de faire attention au détail, comme dans cette gravure superbe qu’est la Visitation, de Goltzius (en haut à droite). Il s’agit, bien sûr, d’une représentation d’un épisode de la vie de la Vierge Marie, à savoir la rencontre de celle-ci et de Sainte Élisabeth, mère de Saint Jean Baptiste. Mais est-ce que ce n’est pas ce petit détail merveilleux, le chat qui vient d’attraper, avec une innocente cruauté, l’oiseau, et qui s’apprête à le tuer, qui donne toute sa valeur à cette estampe ? La maîtrise de l’artisan-artiste poussée au plus haut degré (le poil du chat, les vibrisses, les pattes avec les interstices où se rétractent les griffes, les ailes de l’oiseau en panique, le bec grand ouvert) et le choix du sujet, préfiguration de la souffrance et de la mort futures du divin enfant, concordent à la création d’une œuvre puissante qui réussit à capter le regard du passant, malgré le passage des siècles.

Femmes allégoriques

Cornelis Jacobsz Drebbel, Les Sept Arts Libéraux (1587-1605) (d'après Goltzius)

Cornelis Jacobsz Drebbel, Les Sept Arts Libéraux (détail)

Jacob Matham, Les cinq sens, 1588 (d'après Goltzius)

Jacob Matham, Les cinq sens

Jan Saenredam, Allégorie de la vision et de la peinture, 1616 (d'après Goltzius)

Jan Saenredam, Allégorie de la vision et de la peinture

Femmes mythologiques

Jan Saenredam, Vertumne et Pomone au jardin (détail)

Jan Saenredam, Vertumne et Pomone au jardin (détail)

 

Goltzius, Le mariage d’Éros et de Psyché (détail)

Goltzius, Le mariage d’Éros et de Psyché (détail)

Jan Harmensz. Muller, Enlèvement de Psyché par Mercure

Jan Harmensz. Muller, Enlèvement de Psyché par Mercure

Anonyme, Vénus donne l'ordre à Amor de tirer sa flèche sur Pluton

Anonyme, Vénus donne l'ordre à Éros de tirer sa flèche sur Pluton

 

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Parenthèse printanière

En hommage au grand, à l’incomparable
T. S. Eliot
magicien-ès-images, archipoète

Lila en fleurs. Crédit photographique : à l'auteur, à la pluie printanière, et à l'amour du jardinage de feu mon pèreAPRIL is the cruellest month, breeding
Lilacs out of the dead land, mixing
Memory and desire, stirring
Dull roots with spring rain

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Hendrick Goltzius et les maîtres de la ligne

Hendrik Goltzius, autoportrait (1593-94)

Hendrik Goltzius, autoportrait

Il y a un an, le Wallraf (le musée des beaux-arts de la ville de Cologne) a reçu un très beau cadeau, à l’occasion de son 150ème anniversaire : Le collectionneur Berlinois Christoph Müller a augmenté la collection du département des Arts graphiques d’un nombre considérable en lui offrant quelques deux cents gravures, parmi lesquelles quelques-unes exécutées par les plus célèbres artistes néerlandais des XVIe et XVIIe siècles, et notamment par Hendrick Goltzius, le « Protée de l’Art », comme l’appelaient respectueusement ses contemporains, faisant allusion à la multiplicité des styles qu’il savait imiter. Un an plus tard, le musée en profite pour monter, à partir de ce fonds richissime, une petite exposition qui excelle par la qualité des oeuvres exhibées et qui illustre les efforts constants du directeur, Andreas Blühm, de rendre à ses bijoux trop discrets l’honneur au moins provisoire des cimaises : « Les artistes de la ligne. Hendrik Goltzius et l’Art graphique aux alentours de 1600 ».

Goltzius, Jupiter et Junon

Goltzius, Jupiter et Junon

Aujourd’hui, et surtout dans un pays où même les villes de moindre importance ne sont pas dépourvues d’institutions culturelles, les visiteurs ont acquis la fâcheuse habitude de se laisser éblouir par les couleurs des toiles, dont une illumination de plus en plus raffinée essaie de tirer les meilleurs effets. Et on ne saurait même pas le reprocher aux directeurs, conservateurs et autres professionnels de l’Art : Depuis les orgies en couleur d’Eugène Delacroix, depuis l’« invention » du plein-air, depuis la percée du style impressionniste avec sa peinture lumineuse surtout, c’est la couleur qui domine en reine. Gâtés par de tels spectacles, certains, sinon tout le monde, passent à côté d’autres trésors plus discrets. Et encore faut il avoir l’occasion de pouvoir passer à côté de ces enfants mal-aimés du grand public, parce que, la plupart du temps, ils sont gardés (on pourrait tout aussi bien dire : enfouis) au fond des cabinets, à l’abri de la lumière qui, il faut l’avouer, aurait vite fait de les détruire.

Goltzius, Fortitudo et Patientia

Goltzius, Fortitudo et Patientia

Depuis un certain temps on assiste pourtant à une revalorisation de l’Art graphique et du dessin qui a pour effet d’ouvrir, de plus en plus souvent, les portes des cabinets et de proposer leurs trésors cachés au grand public, dans l’espoir secret peut-être de voir s’élargir le cercle des happy few qui, jusque-là, ont su profiter en parfaits gentlemen des charmes de l’Art et du savoir-faire des Maîtres de la Ligne. On ne saurait donc trop louer l’effort de l’équipe de Cologne qui permet au visiteur de se promener dans un monde qui tranche sur nos habitudes visuelles et qui, en même temps, renvoie aux sources de la peinture : l’imitation de la vie.

Goltzius, Le triomphe de Galathée (détail)

Goltzius, Le triomphe de Galathée (détail)

L’exposition est composée de plusieurs parties thématiques, comme « La Mythologie », « Copié d’après la vie », « Illustrations bibliques ». En même temps, elle ne manque pas d’illustrer un problème finalement pas si moderne que ça : le copier-coller et la réutilisation des oeuvres d’autrui. Les gravures, on le sait, ont été largement utilisées pour vulgariser la connaissance des oeuvres d’Art : On copiait en les dessinant des peintures, des statues, ou encore des vestiges antiques, et ces dessins servaient ensuite de calques aux graveurs qui transportaient les lignes du papier bien trop périssable dans la dureté pérenne du cuivre. Ensuite, on pouvait en tirer un très grand nombre de planches pour satisfaire à une demande qui venait des quatre coins du vieux continent, affamée d’innovation dans ces temps du savoir renaissant. Il est vrai que l’originalité ou encore le droit d’auteur étaient des concepts inconnus pendant la quasi-totalité de l’Histoire de l’Art, et on a beau scruter, on ne trouvera nulle part de petit « c » entouré de son cercle.

Goltzius, Le triomphe de Galathée (détail)

Goltzius, Le triomphe de Galathée (détail)

L’exposition a donc, comme il se doit, son petit côté didactique, mais son plus grand mérite est de confronter le visiteur à la beauté d’une forme d’Art dont on a pratiquement désappris la contemplation, mais qui dévoile pourtant bien des surprises à celui qui, les yeux rivés sur les fines lignes, sait plonger au fond des merveilles que nous ont léguées les artisans artistes des Pays-Bas entre Renaissance et Baroque. Je ne vais pas vous gâcher le plaisir de la découverte, mais je ne peux pas m’empêcher, non plus, de vous donner un petit indice : Regardez bien les ventres des femmes ! La main experte de Goltzius a fait des merveilles en traçant les lignes de ces formes opulentes, offertes aux yeux d’une postérité certes bien négligente, mais néanmoins toujours aussi  avide de beauté que leurs prédécesseurs.

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Journée mondiale du livre

Bon, je n’avais pas l’intention de faire un article à propos de cette soi-disant journée mondiale du livre. De toute façon, il y a comme un déluge de ces journées dédiées à n’importe quoi. C’est à se demander s’il y a (ou aura) une journée des journées mondiales.

Mais parfois, c’est plus fort que moi, et certaines lectures me font réagir. En l’occurrence, je suis en train de lire le dernier Brighelli, « La société pornographique ». Vous me direz que c’est la lecture parfaite pour quelqu’un qui consacre une bonne partie de ses textes à la critique de livres érotiques (et qui est l’auteur d’un roman où la chose est très explicitement mise en scène), et vous n’aurez pas tort. C’est un livre intéressant qui fait réfléchir et qui, par cela seul, vaut son prix. Aujourd’hui, je ne vous parlerai pourtant pas de cela, mais d’un tout petit passage qui me semble quand-même révélateur d’un certain état d’esprit en cette époque qui voit l’avènement de liseuses et de textes numériques en quantité importante.

Permettez-moi de vous citer le passage en question. Trois interlocuteurs (deux hommes, dont l’un est l’alter ego de l’auteur, et une femme) se trouvent dans la bibliothèque de cette dernière en train de discuter pornographie (ce qui, comme mise en scène, est déjà assez réussie). Et voici que, à l’occasion de l’absence postulée de bibliothèques dans les films porno, C., la jeune femme, fait la remarque suivante :

C. – Certainement pas : une bibliothèque est le lieu érotique par excellence – moi, rien que l’odeur des livres me porte aux sens. Quant à l’idée de feuilleter… Les jeunes qui ne lisent plus ne savent pas ce qu’ils perdent…

A. – Ils ont les écrans, disent-ils…

B. –… disent les imbéciles ! Regardez la différence effarante entre la « culture » d’écrans et la culture du livre ! L’écran fournit l’image et la lumière – il vous envoie un halo quasi divin, vous êtes le fidèle d’une liturgie assourdissante. Lorsque vous lisez, au contraire, la lumière vient de vous – au propre comme au figuré. C’est une lumière lunaire, celle de la mélancolie et du rêve. Vous vous surprenez à divaguer au fil des lignes…

Bon, quant au côté haptique de la chose, il est vrai que le grain du papier fait partie de l’expérience de lecture (quelle expression ! presque aussi nulle que la soi-disant « expérience d’achat » …), qu’il peut être agréable à toucher, ou pas. Mais on peut dire la même chose à propos d’un écran tactile sur lequel glisse, avec plus ou moins d’élégance, le doigt du lecteur moderne. Là aussi, c’est une expérience à ne pas négliger et qui peut très bien remplacer (et remplace déjà dans de nombreux cas) celle de la lecture d’un livre papier. Quant aux « réflexions » à propos de la lumière, on doit constater qu’elles sont tout sauf lumineuses. S’il est vrai que, dans le cas d’une tablette, c’est l’écran qui émet la lumière, ce n’est pourtant, dans le cas d’un livre « classique », aucunement le lecteur qui émet la lumière. C’est toujours l’objet livre qui reflète celle de la source de lumière, le plus souvent le soleil ou une lampe. Et assimiler ensuite les lecteurs de livres numériques (un peu trop facilement assimilés aux « jeunes ») à des imbéciles …

Joseph Wright of Derby, La lecture

Mais d'où vient donc la lumière ? De la lettre ? Des yeux de la jeune fille ? Ou encore d'un bête cierge ?

Je passerai sur les remarques teintes d’un drôle de romantisme lunaire dont le seul mérite est de rappeler maints paysages nocturnes de Friedrich ou de Wright of Derby, ce qui n’est certes pas peu, mais aucunement apte à faire avancer la discussion. Nous sommes ici en présence d’un certain côté rétro de l’auteur qui agace. Il est vrai que celui-ci parle par personnage interposé, mais l’interlocuteur « B. » exprime assez clairement les idées de l’auteur, dont il relate aussi, tout au long du livre, les travaux préparatoires (notamment l’ingurgitation de films pornographique, pendant des heures et des heures) qui ont précédé la rédaction. Dans le passage en question, le contenu cède le pas au contenant, à un point qui fait presque oublier pourquoi il y a des livres, et pourquoi ces livres ont remplacé les incunables et les textes copiés à la main : pour faciliter la propagation du savoir et des idées. Et aujourd’hui, que cela plaise ou non à M. Brighelli, un médium plus adapté a été inventé et très largement déployé. La littérature changera, la commercialisation changera, et la disponibilité changera, c’est clair, mais le besoin de s’exprimer par la parole persistera, malgré la disparition de pages poussiéreuses et vermoulues où abondent les spores et les virus enkystés ou encore les composants chimiques (qui sont en grande partie responsables de l’odeur si souvent invoqué du livre ).

Pour conclure ce petit article, il ne me reste plus qu’à rassurer mes lecteurs : Oui, je vous parlerai encore de la thèse principale de Brighelli, à savoir que la pornographie est l’autre face de l’ultralibéralisme et de la pudibonderie venues d’outre-Atlantique,

le symbole d’un monde qui glisse doucement vers la barbarie, qui est non-langage avant d’être brutalité et sauvagerie

Il y a beaucoup à (re)dire là-dessus, et je sens l’émotion monter rien qu’à l’idée de vous faire un article sur ce sujet appétissant :-)

Brighelli, La société pornographiqueJean-Paul Brighelli
La société pornographique
ISBN : 978-2849413128
François Bourin Éditeur 2012

 

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Quand la culture se met en route, est-ce qu’elle fout le camp ?

Eugène Delacroix, Le 28 Juillet : La liberté guidant le peuple

Eugène Delacroix, Le 28 Juillet : La liberté guidant le peuple

La maison du projet du Louvre-Lens à Lens (Pas-de-Calais)

La maison du projet du Louvre-Lens à Lens (Crédit photographique : Velvet)

Certes, la liberté guide le peuple, et c’est Eugène Delacroix qui a su trouver l’iconographie parfaite de l’homme en révolte, d’un peuple en marche, au lendemain de la Révolution de 1830. Mais, la Liberté, où donc le mène-t-elle, le bon peuple de France ? À défaut de pouvoir apporter une réponse à cette question, je sais vous dire, mais ce n’est pas un secret, où elle mènera un grand nombre des trésors du Louvre : dans le Nord, et plus précisément à Lens, où migreront quelques deux cents œuvres d’art, rassemblées, plus de force que de gré, sous le drapeau de la Liberté de Delacroix, dans le cadre du projet Louvre-Lens, dont l’ouverture est prévue pour décembre 2012. Et depuis le début de la semaine, on connait la liste des tableaux, statues et autres objets d’art qui prendront la route de Lens.

Après la décentralisation administrative et politique, entamée sous la présidence de Mitterand, c’est celle de la culture qui se met en place. Et, il faut le dire, pour un projet d’une certaine envergure, celui-ci s’est réalisé assez rapidement, avec même pas dix ans écoulés depuis l’annonce, par Jean-Jacques Aillagon, de la décentralisation du Louvre, en 2003.

Lambert Sustris, Vénus et l'Amour

Lambert Sustris, Vénus et l'Amour

Qu’en penser ? Certes, chaque musée ressemble à un iceberg, et la partie exposée n’est qu’une partie infime de ce qui sommeille dans les eaux glaciales des archives. Dans le cas du Musée du Louvre, il s’agit de 35.000 œuvres en exposition contre un total de 445.000, soit un taux inférieur à 8 %. L’idée de faire profiter d’autres institutions d’une telle manne s’impose donc par la seule force des chiffres. Pourquoi refuser l’honneur des cimaises à un nombre aussi important de toiles (et d’autres objets d’art, bien-entendu) ? Il va de soi que, dans un fonds aussi important, il y a nécessairement des œuvres de moindre importance et d’une qualité parfois douteuse, mais rien n’empêche d’en composer des expositions autour de sujets que des soi-disant petits-maîtres illustrent parfois mieux que les grands classiques, entrés dans l’héritage mondial et lestés depuis belle lurette d’une foule d’associations et d’idées toutes faites. Et même s’il n’y a rien à illustrer, pourquoi est-ce qu’il ne serait pas permis de voir plus loin que le canon des œuvres consacrées ? Après tout, les goûts changent, et un certain style peut passer de mode. Qu’on ne pense qu’à Cabanel, peintre très en vogue sous le Second Empire et pratiquement tombé dans l’oubli depuis que la peinture impressionniste dans le genre des Manet, Monet, Sisley, Cézanne et compagnie s’est imposée.

Thorvaldsen, Vénus à la pomme

Thorvaldsen, Vénus à la pomme

Et pourtant, il y a des gens qui, confrontés à la liste de ce qui va bientôt quitter les rives de la Seine, ne rigolent pas du tout. Et il est vrai qu’on peut se poser des questions à propos d’un projet qui coûte cher, et qui aboutira à la création d’un musée qui ne dispose pas de son propre fonds, légué par l’Histoire et les efforts de générations de conservateurs, et auquel manquera donc cruellement l’authenticité d’une collection acquise à travers les siècles (voire à travers les décennies comme c’est le cas pour ceux qui sont dédiés à l’Art moderne et contemporain). Pire, le Louvre-Lens n’aura même pas la vocation de s’en constituer un. Tout ça ressemble (et ressemblera) donc un peu à un pipeline par lequel transiteront des œuvres d’Art, et par lequel la nouvelle institution dépendra éternellement de ceux qui, à Paris, prennent les décisions. Ou est-ce qu’il faudrait utiliser l’image du patient près d’expirer et dont la vie est prolongée d’une matière artificielle par des transfusions et les efforts d’une machinerie sophistiquée ? Didier Rykner, un des détracteurs les plus acharnés du projet, parle très justement d’ »une aumône faite par le riche bourgeois parisien au cousin pauvre de province ». Est-ce donc pour invalider cette impression qu’on a choisi d’envoyer quelques-unes des œuvres-phare à la dépendance Nordiste ? Parmi celles-ci figure, au tout premier plan, la Liberté de Delacroix qui mènera la danse (macabre ?) du cortège des Raffael, Rembrandt, Fragonard, Falconet, Reynolds, Ingres, de la Tour et de tant d’autres.

Camille Corot La citadelle de Volterra

Camille Corot, La citadelle de Volterra

N’est-ce pourtant pas une bonne idée de créer un nouveau musée ? De « populariser » l’Art ou, tout au moins, de faciliter l’accès à quelques-uns de ses meilleurs produits ? Oui et non, tout dépend du contexte. Tout d’abord, même si le regard finit toujours par se diriger sur Paris, la province est loin, très loin, d’être un désert culturel. Il y a des institutions dont le seul nom fait venir l’eau à la bouche de n’importe quel amateur d’Art, qu’on ne pense qu’au Musée Fabre de Montpellier ou, pour rester plus près du corps du délit, au Palais des beaux-arts de Lille, un des plus riches musées de France et d’Europe. Pas besoin donc d’irriguer d’une façon irréfléchie un terrain florissant.

Pajou, Buste d'Élisabeth Vigée-Lebrun

Pajou, Buste d'ÉlisabethVigée-Lebrun

Mais qu’en est-il de la facilité d’accès ? Certes, un nombre plus ou moins important de riverains pourra en profiter, mais aux dépens de tous ceux qui se rendraient facilement à Paris, mais qui auront du mal à prendre la route de l’Artois. Je me borne à vous citer le cas d’un pauvre habitant de la bonne ville de Cologne (qui a pris l’habitude de faire le trajet Cologne – Paris en 3 h 14 en TGV) : Celui-ci devrait d’abord s’embarquer, à bord du Thalys, à destination de Bruxelles où il attendrait ensuite, en se gavant des Aventures de Tintin tout en essayant d’éviter les crottes des innombrables Milou de la capitale belge (pas évident, les yeux rivés sur le papier), l’arrivée de l’Eurostar. L’engin en provenance de Londres le déposerait à Lille où le voyageur en question devrait déployer toutes ses forces pour contenir une sacrée envie de moules-frites. Mais il ne faut pas louper le train en direction d’Ostricourt (oui, je sais ce que vous pensez, mais pas de rapport avec certain mollusque), qu’il quitterait peu après, à grand regret, à bord d’un bus qui l’amènerait – finalement – à Lens. Vous avez dit « facilité d’accès » ?

Delaistre, L'Amour et Psyché

Delaistre, L'Amour et Psyché

Et la création d’un nouveau musée ? Cette une idée certes sympathique, mais il faut considérer le fait que nous vivons aux temps des coupes budgétaires et que la culture a déjà assez de mal comme ça à échapper à la convoitise des trésoriers de n’importe quelle couleur. Dans un tel contexte, parions que la création d’un musée supplémentaire (avec, en plus, son bâtiment spécialement construit pour accueillir la manne en provenance de Paris) ne signifierait pas la révision vers le haut des fonds destinés aux domaines culturels, mais que le petit dernier devrait être nourri par la même pitance qu’assez de bouches affamées se disputent déjà. Et quand on sait les sommes englouties par ce projet de prestige, on devine le sort de mainte institution à l’honorable ascendance.

Georges de La Tour, La Madeleine à la veilleuse

Georges de La Tour, La Madeleine à la veilleuse

Tout compte fait, le Louvre-Lens me semble un projet auquel on aurait dû renoncer au profit des musées de province établis, très capables de s’imposer à travers leur fonds souvent très riche, mais qui manquent parfois cruellement de moyens pour élargir, voire pour présenter convenablement, leurs collections. Pour reprendre la question que j’ai résumée dans l’intitulé de cet article, je pense qu’on peut affirmer que ni l’existence prolongée d’un cordon ombilical qui se tisse entre les berges de la Seine et le Louvre-Lens, ni l’absence, pendant un certain temps, de quelques chefs d’œuvre des salles de l’ancien palais royal, ne portera un coup fatal à la vie culturelle de la Nation. Mais cela n’empêche de regretter tout ce qu’on aurait pu réaliser avec ne fût-ce qu’une partie de l’argent qu’on vient de dépenser pour un nouveau bâtiment dont personne n’a vraiment besoin.

Mais il reste l’espoir de voir la Liberté bientôt retrouver le chemin des cimaises du Louvre. Et celui, bien sûr, de la voir, en passant, éclairer quelques lanternes …

[Remarque : Toutes les illustrations proviennent de la liste tristement célèbre des œuvres qui constitueront "La Galerie du temps du Louvre-Lens". Il y en a beaucoup plus, et de très belles, mais j'ai dû choisir.]

 

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Mais à quoi ressemble donc l’auteur de ce blog ?

sanglierJuste un petit passage pour signaler, à tous ceux qui aimeraient savoir qui donc réside au fond obscur de cette bauge, le lien vers l’interview menée par Vincent Bernard, des Éditions Edicool : Interviews auto-promo : Thomas Galley.

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